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Capture d’écran du clip « Saying #IDONT to Child Marriage » de l’association KAFA

Cette mise en scène (cliquer sur le lien) qui a révolté tous les passants présents en avril 2016 sur ce bord de mer à Beyrouth,  séquence tournée avec des acteurs en caméra cachée par l’association Kafa (« Ça suffit ! », en arabe), association contre la violence et l’exploitation des femmes au Liban, a suscité plus de 2 millions de vues en quelques mois. Elle veut dénoncer l’autorisation des mariages d’enfants qui se sont multipliés, dans certaines régions du Liban, depuis la vague migratoire syrienne.

« Malgré les progrès réalisés à notre époque, dénonce en mars 2020 la directrice exécutive de l’UNICEF, Henrietta Fore, 12 millions de filles sont encore mariées chaque année dans leur enfance, ce qui cause des dommages irréversibles à leur avenir, à leur santé et à leur bien-être. »

Au monde entier, 1 fille sur 5 est encore mariée de force et 650 millions de femmes vivent aujourd’hui en ayant été mariées pendant leur enfance. Cet état de fait est un produit de la pauvreté, des pratiques traditionnelles, de la non-application des lois et de l’absence de certificat de naissance (on estime que  200 millions d’enfants n’ont pas été enregistrés à leur naissance), ce qui permet ensuite une union précoce, l’illégalité du mariage ne pouvant pas être prouvée.

 

Mariage précoce

La question du mariage précoce, qui peut sembler extrêmement lointaine et étrangère à nos sociétés dites « modernes », est en réalité malheureusement encore très fréquente. Le médecin et anthropologue Chakib Guessous, spécialiste de l’évolution des unions traditionnelles, qui a récemment publié Mariage et concubinage dans les pays arabes*, vient de faire paraître un livre passionnant et extrêmement documenté sur cette question : Le Mariage précoce, de l’Antiquité à nos jours**, qui nous permet mieux de comprendre  les enjeux en cause dans ce type d’union, par essence traditionnelle, mais aujourd’hui inacceptable.

Ce n’est pas si lointain en Occident, nous rappelle Chakib Guessous, « en France, le Code civil promulgué en 1804 fixait l’âge légal du mariage à 15 ans pour les filles et à 18 ans pour les garçons. Ce n’est qu’en 2006, que la loi a ramené l’âge légal du mariage des filles à 18 ans. En Espagne, l’âge matrimonial des filles n’a été ramené à 18 ans qu’en 2005, mais le juge peut encore autoriser une adolescente de 14 ans à se marier… Aux États-Unis, l’État de New York vient tout juste, en 2017, de relever l’âge du mariage des filles de 14 à 18 ans. »  La prise de conscience des violences envers les femmes – et ici envers les toutes jeunes filles – est extrêmement récente. La domination masculine*** de Pierre Bourdieu, publiée en 1998, n’aura vraiment un impact sur les consciences que 10 ans plus tard.

Anthropologiquement parlant, les unions précoces nous rappellent que le mariage n’a jamais été (jusqu’au XXe siècle) une simple union entre deux personnes, mais l’alliance entre deux groupes humains, entre deux communautés, deux familles. Chakib Guessous analyse très finement l’évolution du mariage à travers les civilisations, de Sumer et Babylone à la Grèce et à la Rome antique puis surtout dans les trois grands monothéisme : le judaïsme, le christianisme et l’islam.

 

Haute vallée du Drâa, vers Anemzi – photo C. Guessous.

Anemzi

C’est entre le haut et le moyen Atlas, dans les hautes vallées du Drâa, que Chakib Guessous et son épouse, la sociologue Soumaya Naamane Guessous, ont étudié en 2017 le cas très particulier de la commune rurale d’Anemzi, enclavée depuis des siècles à 2500 m d’altitude, vivant dans l’extrême dénuement et qui n’a pu survivre qu’au prix d’une importante solidarité collective et de l’adhésion à des règles coutumières fortes autour de la croyance en la descendance d’un ancêtre commun.

Coupée du monde, cette population suit des traditions bien établies,  notamment pour l’union maritale :  « Ils fêtent les noces de leurs enfants entre eux, parfois avec la présence de quelques habitants des hameaux voisins. La conclusion de l’union s’effectue de façon coutumière, par fatha, et concerne des enfants garçons et filles, le plus souvent mineurs. Les garçons sont mariés en général entre 14 et 17 ans, les filles entre 10 et 14 ans. Parfois, les conjoints sont encore plus jeunes. »  Et, précise-t-il : « une fillette qui ne serait pas mariée à 14 ans commence à devenir un sujet d’inquiétude pour les siens. A 15 ans, elle ne peut plus espérer de prétendant, à moins qu’un étranger ne vienne demander sa main, ce qui est mal vu. » C’est ainsi que les parents choisissent entre eux le fiancé ou la fiancée de leurs enfants alors qu’ils sont encore très jeunes. Il s’agit d’une endogamie  patriarcale dans laquelle, quelques mois ou quelques années plus tard, le jeune marié vient chercher son épouse « sans fête ni cérémonial » s’il se sent apte à la faire vivre. Si ce n’est pas le cas ou s’il ne le désire plus, la répudiation permet que l’épouse puisse se marier à nouveau.  Ce cas très particulier permet de comprendre la logique traditionnelle de ce type d’union, ici dans une population vivant dans le dénuement et en isolement autarcique.

Mais la grande crainte des familles, dans le monde de la tradition, est la peur de l’honneur perdu si, par malheur, une relation se faisait hors mariage. La précocité de l’union, avant la puberté, est ainsi censée prévenir ces aléas.

Évolution

Depuis 2004, au Maroc, le nouveau Code de la famille (la nouvelle Moudawana) a instauré un âge matrimonial de 18 ans, identique pour les deux sexes. Malgré cela, des unions impliquant des mineurs persistent en raison de la persistance d’unions coutumières dans les populations les plus pauvres et les moins instruites.

Malheureusement, dans de nombreux pays le droit coutumier l’emporte souvent sur les législations nationales qui fixent en général l’âge légal minimum du mariage à 18 ans tant pour les filles que pour les garçons et de nombreuses pratiques continuent à accompagner ces unions précoces : le gavage des fillettes dès le plus jeune âge, pour qu’elles paraissent plus âgées et donc prêtes au mariage (se retrouve encore en Mauritanie, au Mali, au Niger) ; les mutilations génitales, nous précise encore Chakib Guessous, « les onze pays où, en 2013, plus de trois femmes de 15 à 49 ans sur quatre ont subi une mutilation génitale, sont tous parmi les pays où sévit le mariage d’enfants… » ; et les mariages forcés avec un grand écart d’âge.  Les actions de l’Unicef sont permanentes  mais la résistance est malheureusement encore forte de la tradition et d’un patriarcat toujours trop dominant.

Le mariage précoce, de Chakib Guessous est  un ouvrage  remarquable pour nous permettre de comprendre et de dépasser l’une des plus terribles contraintes imposées aux femmes, celle de leur union très précoce, c’est-à-dire avant que leur consentement puisse naturellement s’exercer.

 

 

* Mariage et concubinage dans les pays arabes, de Chakib Guessous,  l’Esprit du Temps,  2018 ; ** Le Mariage précoce, de l’Antiquité à nos jours, de Chakib Guessous,  l’Esprit du Temps, 2020 ;  *** La Domination masculine de Pierre Bourdieu, Seuil, 1998.

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