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Œdipe et Antigone, huile sur toile de Charles Jalabert, 1842.  Fille d’Œdipe et de Jocaste, Antigone est le symbole honni de l’inceste.

Isabelle Demongeot*, Sarah Abitbol*, Vanessa Springora*, Camille Kouchner*… les signalements se succèdent par livres et médias interposés pour enfin permettre la prise de conscience du seul interdit à la grande liberté sexuelle que nous connaissons depuis quelques décennies : l’intrusion de la sexualité des adultes dans celle des enfants. On peut remarquer qu’il s’agit de quatre femmes qui, toutes, sont en position sociale forte – permettant à leur parole d’aboutir – et surtout dans le sillage d’#MeToo, puissant éveilleur des consciences depuis seulement trois ans !

Inceste et pédophilie sont en grande partie issus du même moule puisqu’une grande majorité des actes pédophiles le sont par des personnes ayant délégation parentale (amis proches, enseignants, moniteurs, éducateurs…). Une différence pour l’inceste a été récemment introduite dans le droit français (2016) par l’ajout à « viol » de l’adjectif « incestueux ». On parle aujourd’hui de viol incestueux lorsqu’il s’agit du père, de la mère, des frères et sœurs, du beau-père, de la belle-mère… l’inceste étant tout de même associé à la quasi impossibilité pour l’enfant de se confier aux premiers tuteurs  solides que  devraient être les parents, puisque au moins l’un en est l’auteur. Et l’on sait la fréquence du déni par l’autre parent vers lequel se tourne l’enfant : « Ton père ? Tu n’y penses pas ! »

La grande famille

Avec La Familia Grande, Camille Kouchner brosse le cadre très particulier des grandes familles telles qu’elles existaient dans l’aristocratie et la noblesse jusqu’au siècle dernier, avec leur dimension tentaculaire, leur permissivité et leurs interdits, leur hiérarchie, leurs lois internes et les secrets qui en découlent. Car dans la grande famille régnait toujours une promiscuité favorisant  des interactions connues de tous, collusions endogames qui ne devaient en aucun cas s’ébruiter. Il s’agit – dans le cas Duhamel/Kouchner d’une famille étendue aux amis proches et à une communauté intellectuelle et politique partageant une étonnante liberté sexuelle acquise de haute lutte dans les années 1970.

Roland serait le fils de Charlemagne et de Gisèle, sa « parentèle ».

Le grand modèle – même s’il s’agit possiblement d’une rumeur – a été l’inceste de Charlemagne et de « sa parentèle », autrement dit de Charlemagne et de sa sœur Gisèle dont Roland aurait été le fruit. Le Ronsasvals (la Chanson de Roncevaux en langue provençale) est très explicite à ce sujet :  « Charlemagne clame devant la dépouille de Roland : « Beau  neveu, je vous ai eu par mon grand péché de ma sœur et par mon erreur. Je suis ton père et ton oncle également et vous êtes, cher seigneur, mon neveu et mon enfant. » Les psychanalystes ont amplement commenté cet archétype organisé autour d’une figure majeure (Carolus Magnus, Charles le Grand), archétype de la domination masculine, qui impose sa loi et celle du silence, du moins en dehors de la famille. C’est exactement ce que raconte Camille Kouchner avec sa Familia Grande dominée par un mâle tout puissant et vénéré qui impose le silence par emprise sur les proches au prix de la mort de certains. Julien Kouchner dira de la disparition de Marie-France Pisier : « Je ne sais pas comment elle est morte… ma seule certitude c’est que toute cette histoire l’a tuée. » Camille  Kouchner décrit finement le caractère insidieux de l’emprise : « Par sa tendresse et notre intimité, par la confiance que j’avais pour lui, tout doucement, sans violence, en moi, (il) enracinait le silence. »

L’histoire est toujours la même

Les thérapeutes vous le diront, « Nous somme les réceptacles de tant d’histoires d’inceste, mais l’histoire est toujours la même : un adulte de sexe masculin (90 %) use de son ascendant pour « jouir » du corps sidéré de l’enfant qu’il chosifie (c’est une des définitions de la perversion), c’est à dire qu’il en fait une chose manipulable à sa guise en usant des toujours mêmes arguments de défense, d’emprise, et parfois de menaces : « C’est un secret entre nous…  tu n’en parles à personne »  « Sinon, ça sera très grave pour toi », de chantage amoureux : « Sinon je ne t’aimerais plus !  », parfois encore en couvrant l’enfant de cadeaux.

Et le scenario se réplique, la plupart du temps à l’identique (« c’était toujours de la même manière, en vacances, dans la maison de famille, quand les autres partaient à la plage »… mais aussi – et c’est le message majeur que je veux transmettre aujourd’hui – avec d’autres enfants !

Certains vous diront : « Pourquoi signaler ?  Puisque c’est une histoire ancienne et… terminée. » Justement parce que ce n’est jamais une histoire ancienne et que, malheureusement, elle n’est jamais terminée. Notamment avec d’autres enfants car la pédophilie perverse est un mode d’agir de la personnalité qui a son économie propre (l’agresseur en jouit) avec nécessité de répétition ( par répétition intrapsychique et répétition de la jouissance). Pourquoi signaler ? Pour enrayer cette chaîne de la répétition avec d’autres enfants de la famille, de l’entourage… Dans toutes les affaires très médiatisées que nous venons d’évoquer, on est évidemment focalisés sur la victime et l’agresseur (souvent très connu, ce qui permet d’en souligner la malheureuse banalisation) mais au plan médico-judiciaire, et au-delà des interrogatoires, une enquête est menée vers d’éventuelles autres victimes car il est rare que le caractère incestuel ou pédophile d’un prédateur se limite à une seule victime. Ce sont souvent des sœurs ou des frères, des cousines, des cousins, des neveux… le signalement permet alors de lever un silence complice et de permettre la parole de victimes qui n’ont jamais osé la prendre.

J’ai le souvenir marquant d’une jeune femme incestée par son père pendant près de 10 ans, qui avait été « rejetée », à l’âge de 25 ans, par une femme médecin – malheureusement non préparée à cela – à laquelle elle s’était confiée, qui n’avait ensuite rien pu dire pendant encore 10 ans, et qui était venu en parler « car ma fille a aujourd’hui l’âge que j’avais quand ça commencé, je ne veux surtout pas que mon père la garde, mais personne ne comprend et ils m’en veulent tous. » Un travail de soutien lui a été nécessaire pour oser parler, permettre le signalement et interrompre la répétition perverse, puisqu’on a alors découvert que sa propre soeur et deux cousines avaient vécu le même inceste.

Changement

C’est parce que « l’histoire est toujours la même » qu’il faut souligner quatre points essentiels pour notre compréhension des mécanismes complexes de l’inceste :

– L’histoire est toujours la même en ce qui concerne l’auto-protection de « la grande famille ». Mais la famille n’a pas besoin d’être grande pour se protéger par des menaces et une omerta toujours prête à cautionner des incestes connus et acceptés.

– L’histoire est toujours la même en ce qui concerne le déni des proches et la minimisation des faits : « Il (O. Duhamel) regrette, tu sais, aurait dit sa mère à Camille Kouchner. Et puis, il n’y a pas eu sodomie. Des fellations, c’est quand même très différent. »  Il n’y a pas de petits et de grands incestes, d’inceste au quart ou à moitié. Il y a tout simplement inceste.

– L’histoire est toujours la même en ce qui concerne le retournement de la faute :  « Dans l’inceste, c’est toujours la même histoire : on inverse les positions, les victimes deviennent coupables et les coupables des victimes », remarque Camille Kouchner.

– L’histoire est toujours la même en ce qui concerne la répétition, c’est la raison impérieuse qui doit susciter le signalement de tout acte incestueux – ou pédophile – pour la protection des enfants de l’entourage. L’attitude des proches doit être réfléchie et accompagnée, c’est pourquoi on peut suivre les conseils des écoutants de victimes de viol ou d’inceste, comme Swan N’Guyen le propose dans le livre très pédagogique de conseils aux aidants***.

 

 

 

  • Service volé d’Isabelle Demongeot (Michel Lafon, 2007) ; *Un si long silence de Sarah Abitbol (Plon, 2020) ; *le Consentement de Vanessa Springora (Grasset, 2020) ; *la Familia Grande de Camille Kouchner (Seuil, 2021) ** Ronsasvals, poème épique provençal, Romania, 58, 1932, pp. 161-189 ; *** Aider une victime de viol ou d’inceste, les conseils d’une écoutante de Swan N’Guyen ( l’Esprit du Temps, 2020).

 

La suite

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